50. Quitter la maison
# Quitter la maison
Depuis son plus jeune âge, Paramahamsa souhaitait devenir un sanyasi, un ascète. Dans le réseau familial, les garçons et les filles encore adolescents étaient candidats pour le mariage. On mariait les filles dès la puberté. Dans la famille on choisissait la personne qui conviendrait le mieux. Les oppositions à l'encontre de ces arrangements étaient très rares.
Le frère aîné de Paramahamsa était déjà promis à quelqu'un, il avait environ 14 ans et c'était maintenant au tour de Paramahamsa. Les familles commencèrent à discuter des possibilités avec grande ferveur. Un jour, un des adultes de la famille, une femme, aborda le sujet en présence de Paramahamsa. L'enfant la fixa sévèrement du regard, ce qui la rendit mal à l'aise. Elle demanda au jeune garçon pourquoi il la regardait avec autant d'insistance. Il continua à la fixer du regard, directement dans les yeux. Elle comprit qu'il n'aimait pas le sujet de sa conversation, elle lui demanda alors ce qu'il avait contre le mariage et pourquoi il était si embêté. Paramahamsa lui demanda sur un ton sévère, ce qui était inhabituel pour lui, 'Qu'est-ce que le mariage t'a apporté ?' La femme ne répondit pas, elle lui demanda plutôt ce qu'il voulait faire plus tard dans la vie. Il répondit sans l'ombre d'un doute qu'il voulait être swami- un sanyasi. Il esquissa un dessin pour lui faire voir à quoi il allait ressembler dans l'avenir. L'image représentait un moine Hindou portant un turban, qu'il porte aujourd'hui autour de la tête.
La mère de Paramahamsa avait compris les prédispositions de son fils. Il était très proche de sa mère. Même quand il avait un petit peu plus de dix ans, il s'allongeait, la tête sur les genoux de sa mère pour lui parler de ses expériences spirituelles. Il passait beaucoup de temps dans la cuisine à ses côtés. Parfois, quand il lui arrivait de rire, de plaisanter et de faire le pitre, sa mère devenait triste et tout à coup
ses yeux se remplissaient de larmes. C'était comme si elle avait la certitude qu'il la quitterait bientôt.
Dans les familles indiennes, particulièrement dans les petites villes, dans les familles jointes comme la famille de Paramahamsa, les fils restent avec leurs parents même après le mariage, sous leur contrôle et bien sûr, sous le même toit.
Les fils héritaient la richesse de la famille, il était nécessaire qu'ils fassent partie de la famille, par contre, après le mariage, les filles devenaient membre de la famille du conjoint.
Paramahamsa avait déjà le désir de quitter le domicile parental dès l'âge de dix ans. Il avait dix sept ans et avait passé avec succès son diplôme d'ingénierie mécanique à Gudiyattam, pas très loin de Tiruvannamalai. Les études furent purement accidentelles dans sa poursuite de la vérité. Il n'étudiait quasiment jamais. Sa concentration lors des cours était suffisante pour lui permettre de passer ses examens avec succès et avec mention. Après le lycée à Tiruvannamalai, Paramahamsa alla étudier l'ingénierie mécanique à l'Institut Polytechnique de Gudiyattam. Il habitait dans une pension de la ville. Même à cette période, bien qu'il ait été éloigné du domicile parental, il passait son temps en méditation, contrairement à ses amis qui s'amusaient et regardaient des films. Ici encore, il passa très peu de temps à étudier, pourtant, il réussit très bien ses examens.
Quand l'un de ses amis lui demanda ce qu'il pensait obtenir en perdant de si longues heures à méditer, il répondit, 'Un jour, tu feras la queue pour recevoir mes bénédictions, alors là, tu sauras !'
Récemment lors d'une tournée au Tamil Nadou, dans sa ville natale de Tiruvannamalai, après avoir donné un discours et conduit une méditation, le maître nous fit signe de nous approcher de lui sur l'estrade d'un hall plein à craquer, et nous montra du doigt ses amis, faisant la queue pour recevoir ses bénédictions. On pouvait voir que les garçons étaient bouleversés, ils tremblaient sans pouvoir se contrôler, à mesure qu'ils se prosternaient pour toucher ses pieds. Nous les regardions, perdus dans nos propres émotions, alors que le maître les prenait dans ses bras avec un rire malicieux et une tendre compassion.
Le désir de quitter la maison familiale après avoir terminé ses études devint insupportable. Il sentait qu'il était prêt à s'en aller. Il sentit qu'il ne pouvait plus continuer à vivre de la même façon. Toute sa vie semblait être fausse. Il suffoquait de vivre sous l'asservissement social.
Dernièrement, à l'ashram de Bidadi, nous avons trébuché sur du matériel d'archive et avons découvert les pages d'un calepin écrit par Paramahamsa en Tamoule alors qu'il avait dix sept ans. Ces écrits mentionnaient les raisons qui l'ont poussé à quitter la maison familiale.
Le 15 Juillet 1994, Paramahamsa écrit:
Je ramassai tous les papiers et le talisman que m'avait donné K.S Narayanaswami Thatha, je lus, puis déchirai ces notes, pour tout lancer dans le puit et dans la poubelle.
Le 16 Juillet 1994, il écrit:
Aujourd'hui est le jour où un homme donna un coup de pied à Brahmasukhi* et reçut la sagesse correctionnelle de la même façon que Saint Pattinatthar reçut l'illumination des coups qu'il reçut d'une femme ! Après une heure et demie de méditation, l'esprit devient parfaitement centré.
- Le titre que lui avait donné Kuppammal dans sa lettre d'initiation
Le 17 Juillet 1994, il écrit:
Aujourd'hui j'ai médité d'une demi-heure à une heure. Mon esprit était en paix. Aucun rapprochement avec lui. Il est fâché. Il ne répond pas de manière appropriée quand je lui parle.
Le 18 Juillet 1994, il écrit finalement:
Que mon esprit prenne le dessus sur mes sens ! Comme ma sagesse n'a pas atteint la maturité de mon esprit, elle se comporte à sa guise. Pour développer cette sagesse, il est bon de pratiquer pranayama (des techniques de respiration qui permettent de contrôler le souffle) quotidiennement de 11h du soir à 1h00 du matin.
Cette séquence d'incidents fait référence à une rencontre que Paramahamsa fit avec un siddhar, un mystique très sage ayant acquit de grands pouvoirs. Paramahamsa commençait à passer du temps avec ces mystiques qui voyageaient sans relâche et erraient autour de Tiruvannamalai. Il apprit de nombreuses techniques à travers eux.
Il rencontrait régulièrement ce siddhar, qui était âgé de quatre vingt ans. Il s'asseyait sous un petit mandap (un abri ouvert) près du Girivala (le sentier qui fait le tour d'Arunachala). Le Siddhar était comme un fou. Un bol où les gens mettaient de la nourriture était disposé devant lui. Il mangeait et gardait le bol posé là. Des chiens errants s'approchaient et léchaient ce bol. Les passants le remplissaient ensuite de nourriture, puis il mangeait. Ce n'est que quand quelqu'un lui lavait le bol qu'il était propre, sinon, il restait toujours dans le même état.
A cette époque, Paramahamsa intériorisa un grand nombre de techniques tantriques que lui enseigna Narayanaswami Thatha (dont nous avons parlé précédemment). Utilisant ces pouvoirs, il commença à prédire des évènements et à matérialiser des objets pour ses amis. Il s'amusait beaucoup à jouer avec l'énergie qu'il utilisait pour le bien d'autrui. Toutefois, un jour, le Siddhar, lui déclara que son indulgence ardente pour ces jeux d'énergie était une prostitution, et qu'il devait les abandonner pour croître spirituellement. Il comparait Paramahamsa à Pattinatthar, une personnalité importante du Tamil Nadou, qui convoitait les femmes malgré ses forts penchants spirituels.
Paramahamsa se remémorait de tout cela, alors il nous montrait les bouts de papier sur lesquels étaient écrits tous ces évènements. Il nous dit que ce jour là, quand le Siddhar le réprimanda et se débarrassa de lui à coup de pied, il jeta tous les mantras qu'il avait écrit ainsi que les talismans que lui avait remis Narayanaswami Thatha, pour ne se consacrer plus qu'à la méditation.
En décrivant cet évènement important de sa vie, qui participa à déclencher son départ de la maison familiale, il nous raconte:
Section 2
'De la même manière que les garçons de mon âge étaient attirés par les filles et s'adonnaient à ce jeu, je ne pouvais plus m'arrêter de
jouer avec l'énergie et m'y adonnait de tout coeur. Quand le Siddhar me dit que je me prostituais comme le faisait Pattinathar, je déchirai le thaayathu (talisman) que m'avait donné Narayanaswami Thatha, bien que je ne lui ai jamais avoué. Le jour suivant, le siddhar me donna un coup de bâton. Le coup qu'il me donna eut un effet plus psychologique que physique. Cela produit un changement cognitif en moi. C'est ce qui se passa pour Pattinathar lorsqu'il comprit le dicton kaadatra oosiyum vaaraathu kaan kadai vazhikkae ('une aiguille sans trou n'est d'aucune utilité'), il laissa tomber toutes ses habitudes, renonça à toute sa richesse et se rendit à Varanasi (une ville sainte dans le nord de l'Inde). Le coup que je reçus était comme une foudre qui me fit prendre conscience de quelque chose. Je cessai tout jeu avec l'énergie et partis de la maison peu de temps après.
Si vous pouviez lire ces petits bouts de papier, vous pourriez clairement voir le jeu de son esprit avant la prise de décision finale. Considérons simplement le courant de pensé pendant ces quelques jours. Toutes les fois que la rencontre avec le mystique avait lieu, mon esprit oscillait comme un pendule. A un moment donné, je déchirais le talisman que m'avait donné Thatha, l'instant d'après, j'envisageais de le ramener, car je pensais que j'avais fais une erreur en le déchirant. Mon esprit était si perturbé que je me suis suggéré de pratiquer le pranayama dans le but de le contrôler pour atteindre la paix. J'avais même écrit qu'à une occasion, le mystique ne s'était pas adressé à moi comme il le fallait, ce qui dérangea mon esprit davantage. Selon moi, ces mystiques errants étaient mes âmes soeurs et je ne pouvais supporter quand ils ne me répondaient pas correctement. J'ai rapporté clairement que ma confusion était due au fait que ma sagesse n'avait pas mûri aussi rapidement que mon esprit et que mon intellect était correct, mais que cela n'était pas devenu une expérience, d'où ces pratiques et la confusion. Le pranamaya m'aidait à me calmer. Mais, finalement le changement s'est opéré à l'intérieur, et la décision de ne plus me livrer à jouer avec l'énergie avait été prise !'
Voyez comment j'observais mon esprit à cet âge ! Cet incident ainsi que ces quelques jours étaient comme un processus, une technique pour moi. J'étais très troublé, mais finalement lâchai prise. Ces quatre
bouts de papiers sont comme un procédé, comme une technique aussi pour tout ceux qui seront amenés à les lire, si on peut se connecter à la séquence en toute conscience. Ces bouts de papiers montrent que la méditation, la pénitence même se manifestèrent avec la compréhension et que la compréhension ne se produisit pas seulement à cause de l'illumination.
Il vous faut bien comprendre une chose: il n'y avait personne dans ma vie pour me dire: 'Fais ceci', fais cela, si tu fais ça, tu atteindras ton but' etc. Et, il n'y avait aucune preuve vivante me montrant que ce que je faisais me permettrait d'atteindre quoique ce soit. Je n'avais aucun maître vivant pour me montrer par ses propres expériences comment y arriver. En dépit de cela, je continuai d'avancer, avec une grande foi en l'Existence, puisant l'intelligence à la source cosmique.'
Peu de temps après cet incident, Paramahamsa sentit qu'il était temps de quitter la maison. Un soir, le désir devint si intense qu'il décida d'agir sans attendre. Il ressentit l'urgence de quitter cette vie qu'il avait menée jusque là, pour mener la vie qu'il avait toujours convoitée, sans plus tarder. Il ne pouvait plus continuer à vivre de cette façon.
Tout d'abord, il lui fallut en parler à sa mère. Il l'aimait profondément et voulait s'assurer que le choc et la souffrance seraient atténués autant que possible. Ce soir là, quand il eut ce désir intense de partir, il alla la voir aux alentours de 10 heures du soir. Il lui demanda, 'Que ferais-tu si je venais à mourir ?' 'Pourquoi poses-tu une question si peu propice ? Qu'est-ce qui ne va pas ?'
'Rien, aucune raison particulière, je veux juste savoir,' lui répondit-il. Résignée, sa mère lui demanda, 'Que ferais-je ? Il me faudra l'accepter si cela arrivait.'
Il lui annonça alors qu'il voulait quitter la maison.
Elle éclata en sanglots. Son corps tressaillit de douleur 'Je savais que tu partirais un jour,' déclara-t-elle. Puis il lui demanda si elle ne voulait pas qu'il parte. Elle lui dit, 'Non, je sais que tu désires t'en aller et je
veux que tu fasses ce que tu as toujours rêvé de faire. Je ne peux pas t'en empêcher, mais je ne supporte pas l'idée de te voir partir. C'est la raison pour laquelle je pleure.' Il se sentit bouleversé par l'amour inconditionnel de sa mère. Elle souffrait profondément, pourtant elle désirait ce qu'il désirait. Elle ne souhaitait pas être un obstacle pour lui. Son innocence ainsi que son amour inconditionnel le toucha profondément. Elle était innocente de sa propre innocence.
Il ne s'attendait pas à ce que sa mère accepte la réalité de le perdre si facilement. C'était comme si la main du divin était intervenue dans cette affaire. Quand on est intensément en accord avec le divin, tout tombe à sa place, tous les obstacles disparaissent. Quand son père rentra du travail, sa mère lui raconta ce que son fils lui avait dit tantôt. Son père lui en voulu. Il avait le sentiment qu'elle avait fait quelque chose qui n'avait pas plu à son fils, ce qui le poussa à prendre la décision de s'en aller de la maison. Paramahamsa lui expliqua que son départ n'avait rien à voir avec sa mère ni avec aucun autre membre de la famille. Il dit à son père qu'il avait toujours eu le désir de vivre la vie d'un sanyasi et que l'heure était venue de les quitter afin d'entreprendre sa quête.
Ses parents n'étaient ni sophistiqués, ni corrompus par les influences de la société. Ils étaient naïfs et innocents de bien des manières. Tout ce qu'ils désiraient vraiment, c'était que leur fils puisse faire exactement ce qui le rendait heureux. Ils savaient depuis sa naissance, d'après les prédictions de l'astrologue de la famille, que leur fils allait devenir raja sanyasi, et qu'il quitterait la maison tôt ou tard. Ils espéraient simplement que cela se passe le plus tard possible. Ils étaient inquiets et se demandaient comment il allait se nourrir, trouver un abri, puisqu'il était si rarement sorti de Tiruvannamalai.
Paramahamsa est connu par des millions de gens aujourd'hui. En 1995, quand il s'apprêtait à quitter le domicile familial, personne ne savait qui il était. Il n'avait lui-même pas idée de ce qui allait lui arriver. Il savait qu'il voulait atteindre la réalisation, et pensait que cela se passerait juste avant de mourir, aux alentours de 70 ou 80 ans. Il n'avait vraiment aucune idée des plans que l'Existence lui avait réservé, il ne savait pas non plus qu'il allait devoir
continuellement s'abandonner à l'Existence à chaque pas sur la route. Un jour, il nous dit, 'Je pensais à l'époque, que j'atteindrais l'illumination grâce à la persévérance et à la méditation. Je ne savais pas que l'Existence avait prévu une grande mission pour moi !
Section 3
Paramahamsa annonça à ses parents qu'il avait l'intention de partir dans une semaine. Il savait très clairement qu'il ne reviendrait pas du tout dans le Sud. Il tenait à passer tout son temps dans les montagnes Himalayennes. Son père, bien qu'il n'ait pas vraiment réagi à tout cela et qu'il ne chercha pas à l'arrêter, exprima son mécontentement par son comportement envers la mère du garçon. Paramahamsa éprouvait de la peine pour elle, et essaya de convaincre son père, mais sans succès, que sa décision de quitter la maison n'avait rien à voir avec sa relation avec les membres de la famille, et que ce désir prenait sa source en lui. La mère du garçon était ballottée entre le père et le fils, son mari avait le sentiment qu'elle était responsable du départ de leur fils et elle avait le coeur brisé. Les deux parents ne savaient ni quand ils le reverraient, ni s'ils le reverraient un jour en vie.
Quelques années plus tard, lors d'un voyage dans les Himalayas avec notre cher maître dont les parents étaient aussi présents, un petit nombre d'entre nous eurent l'opportunité magnifique de l'entendre parler avec eux de l'époque où il décida de partir de la maison. Il leur rappela les évènements qui s'étaient déroulés à l'époque et leur demanda pour la première fois ce qu'ils avaient ressenti quand il quitta la maison. Nous écoutâmes avidement. Sa mère répondit qu'ils savaient qu'il allait quitter la maison depuis le jour de sa naissance. Ils étaient heureux de savoir qu'il allait devenir un grand sanyasi, comme l'avait prédit l'astrologue, mais il leur était très difficile d'accepter l'idée de son départ. Elle lui dit aussi qu'ils durent faire face aux répercussions des attaques de la société, qu'ils traversèrent cependant sans trop de difficultés.
Quand Paramahamsa revint à Tiruvannamalai pour la première fois après son illumination, il buta sur une pierre dès qu'il entra dans la ville. Il baissa la tête, et se rendit compte qu'il s'était cogné à un Shiva linga qui semblait avoir été posé là afin de lui souhaiter la bienvenue.
Dès sa plus tendre adolescence, son grand-père lui avait répété qu'Arunachala et Unnamalai Amma étaient ses parents, et il avait toujours considéré Arunachala comme sa maison.
Il le ramassa et se rendit chez sa mère afin de recevoir ses bénédictions. Plus tard, un des brahmachari de l'ashram lui demanda comment lui était-il possible de chercher à recevoir les bénédictions d'une autre personne, après avoir atteint l'illumination, et en l'occurrence sa mère ! Une fois la réalisation atteinte, le maître doit donner des bénédictions, et non en recevoir.
Paramahamsa explique:
'Avec l'illumination, grâce à ma méditation et aux austérités, la plupart de mes samskaras ainsi que mes expériences passées se sont effacées. Toutefois, je trouvai quelques traces, des blocages encore présents. Je cherchai donc à l'intérieur et y découvris un sentiment de culpabilité. Quand je quittai la maison et demandai la permission de partir à ma mère, elle se mit à pleurer et déclara qu'il n'y avait rien à dire, que c'était ma décision. Puis elle ajouta que j'avais pris la décision de devenir sanyasi, qu'elle ne pouvait le supporter, et qu'elle pleurait simplement parce qu'elle ne pouvait pas le supporter, puis me dis de ne pas en faire cas'.
Les paroles de sa mère, désarmée, ne s'attendant pas à recevoir de réponses, restèrent profondément ancrées en Paramahamsa, tel un bloc de culpabilité. Quand il regarda cette culpabilité avec conscience, cette dernière disparut aussi, il fut plongé dans la félicité et atteint l'illumination.
Paramahamsa dit que pour exprimer sa gratitude, il voulu recevoir les bénédictions de sa mère.
Sa mère fut aussi son premier disciple. Toutes les fois qu'un problème surgissait et créait de la confusion en elle, elle se tournait vers lui pour recevoir des conseils. A chaque fois qu'elle pensait que quelque chose était important, y comprit quelle télévision acheter, elle se tournait vers lui. Les deux parents l'appelaient, swami !
A plusieurs reprises, je me suis assis avec cette femme merveilleuse afin de parler de choses de la vie et particulièrement de notre maître. Le père de Paramahamsa mourut en novembre 2005.
Sa mère vit maintenant à Bidadi, à l'ashram. Elle se rend à toutes les pujas de l'ashram, mais personne ne sait qu'elle est la mère de Paramahamsa, elle est d'une telle simplicité et d'un tel détachement. Elle avoue ouvertement qu'elle ne comprend rien des vérités philosophiques dont il parle, mais elle est juste heureuse de s'asseoir pour l'écouter. Paramahamsa l'a récemment ordonnée sanyasi. Quand ce fut son tour de prendre le vêtement safran des mains de Swamiji, il lui demanda en rigolant, comme il le fait pour tout le monde, 'Astu demandé la permission à tes parents ?', car ses parents sont toujours en vie.
Elle répondit simplement, 'Non Swami, j'ai quitté la maison et suis venue ici.'
A maintes reprises, Paramahamsa parle de l'innocence, de la simplicité et de l'absence totale de fourberie dans la vie de ses deux parents, et comment cela fut d'une grande aide pour continuer sur la voie qu'il avait choisie sans rencontrer d'obstacles. La nouvelle que Paramahamsa allait quitter la maison se répandit parmi les membres du cercle familial proche. Des amis ainsi que des proches se rassemblèrent pour faire leurs condoléances, la maison se transforma en lieu de lamentation. Paramahamsa avait l'habitude de s'asseoir sur un sofa qui se trouvait au milieu de la maison, et tous les visiteurs s'asseyaient autour de lui pour pleurer en le regardant. Ils savaient tous qu'il était sur le point de partir et certains essayèrent de l'en dissuader. La réponse qu'il leur donna fut sèche et franche et très différente de sa manière polie de répondre et de se comporter. Cela arrêta nette toute la question.
Un de ses oncles lui demanda pourquoi il avait décidé de quitter la maison, 'Ne sommes-nous pas tous des gens spirituels ?' Paramahamsa répondit, 'Tu bois du matin au soir. Que connais-tu de la spiritualité ? L'oncle se tut et quitta la maison, se sentant insulter. Dans le monde rural de l'Inde, il était très inhabituel de voir un garçon de dix sept ans ou même une fille quitter la maison avant le
mariage. Dans de nombreuses familles unies, les fils continuent à vivre avec leurs parents jusqu'à la mort du père où l'un d'entre eux prend la responsabilité de la famille.
Paramahamsa mit en garde sa mère en lui disant qu'aussitôt qu'il serait parti, toute la richesse de la famille disparaîtrait. Il lui dit de ne pas s'en faire, car il y aura toujours suffisamment d'argent pour que son père et elle puissent vivre confortablement bien qu'ils ne soient pas très riches. Sa mère ne se faisait pas de souci concernant le problème des biens, ce qui la préoccupait c'était de savoir qui nourrirait son fils quand il commencerait à errer dans la nature sauvage.
Un jour, alors qu'il discutait du prarabda karma avec ses parents, il leur expliqua comment l'esprit choisit un corps dans un environnement favorable. 'Mes parents étaient d' une innocence extrême. Ils étaient si innocents qu'ils ne se rendaient même pas compte de leur innocence. Ils ne se sont jamais interposés dans mes activités. Ils ne m'ont jamais dérangé. A chaque fois que je ramenais mon carnet de notes pour que mon père le signe, il disait 'Signe-le et ramène-le à l'école.' Ils ne me protégèrent jamais trop non plus, en tous cas ils ne me protégèrent pas de la douleur ni des accidents. Ils m'ont laissé être. Ils m'ont laissé grandir avec intelligence et visualisation.'
Quand il quitta la maison, il dit à sa mère, 'La personne qui s'occupe de tout, prendra soin de toi. Elle s'occupera de tous tes besoins. Tu passeras tes derniers jours avec moi.'
Plus tard, il apprit que les paroles qu'il avait dites à sa mère étaient les mêmes que celles que Ramakrishna Paramahamsa proféra quand il bénit la famille de Vivekananda lorsque ce dernier devint sanyasi, 'La personne qui s'occupe de tout, prendra soin de toi !'
Section 4
Nous étions ensemble, le maître, sa mère et moi-même, quand il raconta cet incident avec un grand sourire sur le visage. Je me suis retourné pour regarder sa mère, comme pour avoir une confirmation de ce qui avait été dit. Elle ne fit qu'acquiescer en silence, les larmes aux yeux. Elle déclara simplement, 'Tu es là Swami, c'est tout ce qui compte. Je suis bénie.'
La famille maternelle de Paramahamsa était tournée vers la spiritualité, alors que la famille de son père y était assez opposée. Le grand père maternel de Paramahamsa fut sa première source d'inspiration, il le portait sur ses épaules, lui racontait des histoires et créa les premiers samskaras positifs (désirs) chez le jeune garçon. Son grand père lui répétait souvent qu'il devait se comporter comme Prahlad, Dhruv ou comme Markandeya, des maîtres qui avaient atteint l'illumination avant l'adolescence. On se demande s'il savait ce que l'avenir réservait à l'enfant.
Certains proches suggérèrent que Paramahamsa reste dans une institution religieuse locale qui formait des moines, ce qui leur permettraient de savoir qu'il était en sécurité, et pourraient ainsi garder un oeil sur lui. Son grand-père lui dit alors qu'il lui bâtirait un ashram, et qu'il ne lui était pas nécessaire de s'en aller afin de poursuivre sa quête spirituelle, car il n'existait aucun autre centre spirituel plus grand que celui de Tiruvannamalai. Paramahamsa rit et lui dit qu'on ne lui permettrait pas de rester dans ce lieu plus de deux jours, puis on lui demanderait de rentrer chez lui une fois par semaine, ensuite deux fois par semaine, pour finalement lui demander de rester chez lui, de trouver un emploi, et une épouse. Son grand-père lui dit, 'Non, non, non, personne ne te dérangera.' Il n'avait pas la patience d'écouter ce genre de discours.
Puis quelqu'un dit, 'Marions-le dans les deux à trois jours à venir, choisissons une fille.' Alors ils commencèrent à chercher quelle dote réclamer. C'était une histoire de prestige familial. 'Comment pouvons-nous lui laisser faire une chose pareille ? Que vont penser les gens quand ils apprendront qu'un fils a laissé tombé la famille ? Les discussions allèrent bon train. Certains pensèrent qu'il fallait faire surveiller le garçon de peur qu'il ne s'enfuie.
Un oncle de Chennai (jadis Madras), le frère de sa mère, suggéra que Paramahamsa vienne vivre avec lui pendant quelque temps avant de quitter la maison. Paramahamsa pensa que c'était une merveilleuse idée. Intuitivement, l'enfant savait que cela allait l'aider. Il voulait se rendre dans le Nord et atteindre les Himalayas. Il savait qu'il fallait qu'il parte de Chennai en train pour atteindre son but. C'était une
bénédiction, puisqu'il avait déjà décidé de ne point toucher d'argent dès qu'il commencerait à voyager. En Inde, il est possible de voyager en train sans avoir de ticket alors qu'en bus cela est impossible, et pour arriver à Chennai il fallait voyager en bus, et pour cela, il n'avait pas d'argent. Les événements semblaient lui être favorables.
Avant de quitter Tiruvannamalai, Paramahamsa se rendit au temple d'Arunachala, et se tint debout devant le sanctuaire en face d'Arunachaleshwara. Pour la première fois, il sentit la profondeur de sa connexion avec Arunachaleshwara. Il n'eut point le sentiment qu'il allait lui manquer. Non, mais il était triste car il allait manquer toutes ses festivités ainsi que toutes ses cérémonies. Alors qu'il se tenait debout en face de son bien-aimé Arunachaleshwara, des larmes coulèrent abondamment de ses yeux. Il pouvait voir l'énergie vivante derrière l'idole rayonner de la compassion accompagnée de bénédiction. Il entendit distinctement la voix du Seigneur le bénir, 'Tu vas revenir à moi, tu reviendras avec succès.' Paramahamsa se prosterna devant l'idole et s'en alla rempli d'amour et de plénitude. Il sentit qu'Arunachaleshwara resterait avec lui tout au long de son voyage.
A chaque fois qu'il voyageait en bus de Tiruvannamalai, il se retournait sans cesse pour regarder la montagne d'Arunachala jusqu'à ce qu'elle disparaisse de sa vue. Cela prenait normalement à peu près une demie heure. Cette fois-ci, comme il voyageait en direction de Chennai, il vit la montagne jusqu'à ce qu'il se réveille tout à coup au terminus, pour se rendre compte qu'il dormait et rêvait de son bien-aimé Arunachala. Son espace intérieur fut comblé par la grâce d'Arunachala.
En fait, le seul problème que Paramahamsa rencontra en quittant la maison, fut celui de quitter Arunachala. Après son expérience avec Arunagiri Yogiswara, ce fut la seule fois de sa vie qu'il eut le sentiment que quelque chose allait lui manquer. Toutes les fois qu'on lui dit que quelque chose pourraient lui manquer, cela n'avait aucun sens pour lui. C'est seulement quand il lui fallut faire ses adieux à son cher Arunachaleshwara au temple qu'il eut pour la première fois le sentiment qu'il s'apprêtait à perdre quelque chose.
Il pensait qu'il ne reviendrait jamais. Son but étant l'illumination, qu'il pensait atteindre quand il serait âgé, vers quatre-vingt ans ou quatre-vingt-dix ans, avant la mort.
Quand il se tint debout devant le garba graham, le sanctuaire intérieur du temple, la forme de l'idole remplit son esprit. Tout ce que l'on voit normalement est stocké dans les yeux, mais tout ce que l'on voit intensément est stocké dans l'esprit. Tout ce qui est stocké de cette façon à l'intérieur, dans l'esprit, attire l'attention encore et encore. A partir du moment où il ressentit qu'il n'allait plus revoir l'idole, ce fut comme si la forme de l'idole s'était effacée de sa mémoire. Le sentiment de manque disparut.